Littérature en manque

L’argumentaire de Journal sexuel d’un garçon d’aujourd’hui sur le site de l’éditeur (P.O.L) m’a intrigué. Le propos m’a fait penser au travail d’Annie Ernaux. On y parlait d’effroi provoqué par l’acte sexuel, on y parlait de se perdre, de se re-perdre. J’ai tout de suite pensé à Passion Simple (la scène du film porno qui inaugure le texte), j’ai tout de suite pensé à Se Perdre (journal), deux textes ernaliens synoptiques fondamentaux. Il est toujours fascinant de suivre les pas d’un écrivain quand il se reconnaît (même implicitement) dans le travail d’une autre, voir où ça le mène, voir s’il va plus loin. J’ai donc acheté (version liseuse), le considérable pavé.

Journal sexuel d’un garçon d’aujourd’hui c’est la consignation minutieuse, appliquée, obsessionnelle – sur plus de 2000 pages – de relations sexuelles entre l’écrivain et des garçons pour la plupart rencontrés sur Grindr. Je n’ai pas lu ce texte en entier. Je ne sais pas s’il est possible de le faire. L’aspect répétitif inévitable dans ce genre d’exercice, sans forcément lasser, provoque très vite une saturation. D’emblée, je me suis demandé « Où est le livre ? » La matière brute et noire du journal reste à mes yeux un matériau. Après la lecture de plus de la moitié du texte, pages grappillées çà et là, je me pose encore cette question. S’il a indéniablement de grandes qualités, ce « journal sexuel » reste un bloc note. De ces pages sombres, parfois terribles, parfois belles qui parlent d’un corps et d’une âme avec une honnêteté qui touche profondément, il pourrait émerger un grand texte. Mais il n’existe pas (encore ?).

Il paraît évident qu’Arthur Dreyfus emprunte la voie ouverte à la fin des années 80 par Annie Ernaux. Quand on s’engage à la suite d’un tel projet, le lecteur attend de l’écrivain qu’il propose une parallèle, une tangente, pas seulement qu’il plaque à son texte ce qui peut s’apparenter à une méthode. C’est ce qui m’a manqué : une autre voie, un autre possible de la littérature. Mais il m’a manqué aussi ce que le titre suggérait, ce qu’Annie Ernaux appelle le « je transpersonnel ». L’indéfini « un » appelle implicitement une forme d’universalité (un garçon comme autant d’autres). « Aujourd’hui » inscrit le texte dans la contemporanéité pure (pas de passé). Or, ni l’un ni l’autre n’aboutissent vraiment. On lit le journal sexuel d’Arthur Dreyfus qui est certes « un garçon d’aujourd’hui », mais en aucun cas tous les garçons. À travers ce titre, l’auteur opère une tentative de disparition (Annie Ernaux – encore elle – parlait de Passion Simple comme d’un moyen de se sauver, de soi, d’une histoire), aussi bien que de dilution dans une époque, tentatives qui ne se réalisent jamais dans le texte. Arthur Dreyfus nous touche, il ne nous rejoint pas. Arthur Dreyfus baise aujourd’hui comme on baisait hier. La publication récente du journal intégral de Julien Green, par exemple, nous l’a bien montré.

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