Les curiosités de Séguier

Les excellentes Éditions Séguier mettent au jour des textes tombés dans l’oubli. Des textes et des personnalités. Sur l’accueillant site de l’éditeur et son image de cours pavée plantée (où l’on s’installerait bien quelques heures pour bouquiner), on peut lire :

 » La priorité est accordée aux personnages réputés secondaires mais dont l’influence – et parfois l’œuvre – ont été durablement sous-estimées. »

Et pour le coup, en mars et avril 2019, on nous a gâté. Trois écrivains, trois personnalités hors du commun, trois textes hors concours, en marge, foutraques et tonitruants. Accrochez-vous, ça décoiffe.

ALEC SCOUFFI, PEINTRE DU GAI PARIS

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Au Poiss’ d’or a paru en 1929 aux Éditions Montaigne. Alec Scouffi, d’origine grecque, né à Alexandrie s’est installé en France au début des années 1920. Rentier, il est aussi chanteur lyrique (baryton), poète (un recueil, Tentations), romancier. Une recherche dans le catalogue de la BNF nous laisse à penser qu’Alec Scouffi est surtout un dilettante. Une autre recherche sur Gallica nous mène entre les pages des quotidiens des années 1930 : le 28 mars 1932 Alec Scouffi est retrouvé assassiné chez lui. Il a été frappé à la tête puis égorgé. C’est le commissaire Marcel Guillaume (il a inspiré Maigret à Georges Simenon) qui est en charge de l’enquête. On ne retrouvera jamais son assassin. En 1933, c’est le directeur du Palace et figure du Music-Hall Oscar Dufrenne qui est retrouvé mort. La police pense qu’il s’agit du même assassin, mais là encore, l’affaire ne sera jamais éclaircie. Scouffi et Dufrenne sont tous deux évoqués dans l’œuvre de Patrick Modiano. C’est ce que nous rappelle la préface d’Au Poiss’ d’or signée par Cédric Meletta :

« À trois reprises, et sur plusieurs pages, Modiano s’en remet à  ce modèle d’écrivain maudit, mystérieusement disparu, le jeudi 24 mars 1932, dans un assassinat encore non élucidé. Des références inspirées, initiées dans ‘Livret de famille’ (1977) puis, sur un ton plus factuel, dans ‘Paris Tendresse’ (1990), livre plus confidentiel de l’auteur. Entre-temps, le romancier a récidivé en plaçant Scouffi au cœur de ‘Rue des boutiques obscures’ (1978), le prix Goncourt d’un futur prix Nobel. »

Ça, c’est l’homme. Et le texte ? Il charme d’emblée par un petit côté « naturaliste » qui ne se prend pas au sérieux. Mettre au jour ce qui est masqué semble le projet d’Alec Scouffi, donner à entendre (plus qu’à voir) un Paris interlope, gai, dissimulé. À travers l’histoire de P’tit Pierre, fugueur qui pour échapper à la violence de son beau-père devient le prostitué Chouchou, l’écrivain compose un livre où le parler est tout. Gouaille, argot parisien, éloquence des voyous et autres petites frappes, lire Au Poiss’ d’or est un régal des oreilles. Il y a aussi un génie du portrait qu’un Zola ne renierait sans doute pas. Pour s’en convaincre il suffit de lire le portrait de « Bijou », personnage central :

« Ses doigts ridés, chargés de bagues en toc, jouaient avec un collier de happelourdes dont la verroterie cachait mal deux seins fantasques et ballonnés. Ses mains étaient gantées de vieilles mitaines blanches en fil d’Écosse. Un invraisemblable chapeau de paille, désuet et tout empanaché, sur quoi s’entassaient pêle-mêle les quatre saisons – plumes, fleurs et fruits – la coiffait bizarrement. Elle portait un corsage de soie mauve râpé sur une jupe de drap noir qui avait dû être longue mais qu’on avait raccourcie à la mode du jour, au plus grand détriment des deux jambes tourellées dans des bas de coton beige que terminaient pour rire des bottines d’homme à boutons du temps passé. En remontant ce corps singulier, on lui découvrait une bonne figure toute carabossée et sans âge précis, qu’éclairaient deux grands yeux de bête attendrie, crayonnés, cernés, voués au noir, et brillants comme une enseigne de lupanar. »

SAINT THIEULOY, ÉCRIVAIN ET SATYRE

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Avec Jack Thieuloy on entre dans une autre dimension : celle des sales types. En 1971, les éditions Gallimard publient L’Inde des grands chemins, un récit de son voyage en terre indienne (paru en Folio en 1985). Mais l’écrivain se fâche vite avec son éditeur (qui refuse de publier son deuxième livre), puis avec un autre, et encore un autre. D’ailleurs, Jack Thieuloy se fâche avec tout le monde. Absolument certain de son génie, il est impossible de faire changer un mot, une ligne, une virgule à sa prose. À la lecture d’Un écrivain bâillonné on se rend compte combien l’écrivain a du talent, mais combien, aussi, il est fou. Reclus dans son appartement du Marais, en compagnie de « Chichi » sa petite macaque rapportée du fameux voyage en Inde, il écrit un texte nerveux, énervé, agressif, bordélique, totalement parano et cinglé. La lecture est jubilatoire, ce qui devait être une dénonciation devient rapidement un monologue éructé, une hagiographie de Jack Thieuloy par lui-même, sublime et immonde. Lui seul est pur, tout le monde autour de lui est pourri et surtout, les éditeurs l’empêchent de faire entendre sa voix sublime à la terre entière. Vu sous cet angle, le texte de Jack Thieuloy est délicieux à lire parce qu’involontairement drôle. Clown malgré lui. Mais il a aussi une valeur historique dans le sens où il décrit un milieu dans une époque. On retrouve des figures comme Jean-Edern Hallier, et François Coupy. Si peu a changé, finalement, Jack Thieuloy incarne un type d’écrivain non dénué de talent mais suffisant, opposé à tous et contre tout. Convaincu qu’on voudra un jour s’intéresser de très près à lui et à son œuvre ou assuré qu’on découvrira son génie après sa mort, il a versé ses archives personnelles à la Société des Gens de Lettres, des archives « très riches, [qui] regorgent de chemises et autres dossiers » nous apprend l’excellente préface signée par Olivier Bessard-Banquy. Il a eu bien raison. La lecture de cet « écrivain bâillonné » donne envie d’en savoir plus.

PIERRE GOLDMAN, « PERSONNAGE » PEU ORDINAIRE

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Assassiné dans des circonstances troubles, comme Alec Scouffi, passé par la prison, comme Jack Thieuloy, Pierre Goldman est le dernier sulfureux à bénéficier d’un re-publication par les éditions Séguier. Vu comme un héros révolutionnaire par la gauche soixante-huitarde qui le défendra bec et ongles, l’écrivain va prôner la lutte armée et son financement par le vol. L’ordinaire mésaventure d’Archibald Rapoport est son seul roman. Des trois ouvrages, c’est celui qui m’a le moins convaincu. Dès les premiers mots, palme d’or de la phrase imbitable, la tentation est grande de passer derechef à autre chose :

« Quand l’indicible, enfin, sera gouverné par les écorchures invisibles de la transparence, quand l’écorce brûlée des évidences illuminera le règne opaque de la douleur normale, les chroniqueurs de la malédiction, qu’ils soient bénis, diront, s’ils disent encore, l’histoire sans fin d’un juif étrange qu’attendait l’échafaud. »

Mais passé ce premier obstacle, on se prend à aimer, tout de même, un récit bercé de passé-simple, un étrange objet, terrible et noir mais aussi ironique et cinglant. Un faux polar où tout est cauchemar ricanant.

 

 

 

 

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